Homme libre, toujours tu chériras l'amer
Avec Augustin, on bosse au bistrot de la plage. On passe les plats face à la mer où on ne va jamais. On n’en a que le bruit… et l’odeur. Alors on écoute souvent la conversation des clients. Ca nous fait des manières de sujets à débattre à l’office. A peine quelques jours qu’on a débarrassé les tables du premier service. Qu’on sinue mornes et lents vers le prochain… En cuisine, d’infinis prédicateurs, homélistes assombris du bocal et autres prophètes enfiévrés de l’apocalypse selon Saint François ont ressorti les vieilles casseroles et commencé à nous mitonner le plat du jour : Armageddon à l’étouffée avec déluges d’eau pressurisée, archipel du goulasch hongrois, gratinée de rafles et paralysie des bignolles. On s’y fera !
Aujourd’hui, nos regards sont tendus vers l’horizon. Au large, les grandes manœuvres ont déjà commencé. La flotte a fini de ravitailler et elle quitte la rade… Du radeau de la méduse à la croisade s'amuse, tous ont déjà embraqué le canal, mis en route pour suivre de près le grand "match-racing" du 6 mai. Agapes, fanfares et bal des faux culs… Deux challengers en finale de la coupe de l’après Chirac. A droite on s’est fait rutiler le cuivre électoral, repolir la quille. A gauche, on va essayer de se refaire la cerise sous le gâteau, on a soigné l’accastillage et modifié légèrement la dérive. Des deux bords, on est prêt à tout pour gagner quelques nœuds. En rade, de rares chaloupes anacycliques restent seules à godiller de droite à gauche et retour. Relu à l’orientale ou en cunéiforme, un rêve déçu c’est toujours triste. Entre le Tigre et l’Euphrate va falloir trancher. Le destroyer ou la gondole ! Déjà, la flotte cingle sans les attendre.
Au large, ça moutonne un peu sous la brise. C’est pas une tempête, à peine quelques bonnes risées. Ils vont pouvoir envoyer toute la toile. Misaines et brigantines ! Se gonfler sans retenue du souffle des électeurs… Perroquets perruches et cacatois ! Dans les génois que du plaisir… Sous toutes amures, les nœuds vont défiler.
Le petit brick a viré en tête la première marque du parcours. Pour l’instant il manœuvre pour rester au vent de ses rivaux. Il cherche à les contrôler. C’est assez confortable car le brick est un navire taillé sur mesure pour la course en mer. Pas pour rien qu’il a toujours été choisi par corsaires et négriers. Ses gabiers volent dans les hunes de l’actualité. On brasse partout… Et bien carré ! Les artilleurs pointent aux écoutilles. Ils entonnent gaiement « A la saint Nicolas ». Le capitaine, satisfait, arpente la dunette. Il est entouré de nombreux lieutenants. Ce roi du cabotage se réserve pour l’abordage final. On a planqué la fiancée du pirate. Pas la peine d’attirer la mitraille, y’a déjà assez de boulets comme ça. A la soute ! On verra dans un mois pour l’en sortir.
Sous le vent, bâbord à lui, la Belle Poule, une goélette armée sur les bancs de Terre Neuve. Elle essaye de profiter de ses formes fines et légères pour gagner sur son concurrent. L’écoute est tendue et la voile est blanche. A ses côtés, son bosco et fidèle compagnon. Faux nez, air landais et vrai secrétaire au pays des coups bas. Ils attendent l’abordage aussi. Mais un peu moins sereins. A peine quelques chants d’espoir « Dès que le vent soufflera »… Histoire de se redonner du cœur à virer au cabestan… Hissez haut, Solférino ! Ils préfèreraient d’abord lui envoyer une bonne bordée d’enfilade au brick, histoire de dégarnir un peu les faux ponts et le gaillard d’avant avant la curée finale… Si possible lui briser le grand mât. Ce serait l’idéal.
Sous l’eau, le sous-marin orange patrouille. Ni au fond, ni en surface… Toujours entre deux eaux. Il préfère snorkeler gentiment en attendant la prochaine régate. Garder un coin de périscope officiel sur le spectacle. Et puis, en restant immergé, il éparpille moins ses troupes, forcément ! Certains matelots l’ont déserté à l’escale, au détour d’un estaminet, cédant aux charmes des filles de joie ou aux menaces musclées des sergents recruteurs. Pour l’instant il navigue à équipage réduit. Mais son axolotl de commandant possède une faculté hors du commun à renouveler ses membres amputés. Autant qu’à virer de bord lof sur lof… L’équipage entonne la chanson des marins de Groix… Nous étions deux, nous étions trois. Embarqués sur le Saint-François. Montradéritra la la la, Montradéritra la lalère …
Tout autour des deux finalistes, c’est le ballet de la flottille. Un vieux remorqueur avachi sur l’eau de la baie donne de la corne pour rameuter quelques coquilles. Inlassablement ! A nous les gars de la Marine, qu'il beugle. Son appel se perd sur l’eau. Alentours, les montagnes ont fini par se lasser de renvoyer son écho. Une galère s’est échouée volontairement à la côte. Sa grand timonière se fait robertement huer par les membres de l'équipage… Racailles les rouges ? Tintin non ! C’est juste qu’ils veulent pas finir Potemkine… Se débiner en scorbut à force de bouffer des gourganes. A bord des autres rafiots, c'est plus calme. Un capitaine a attrapé le mal de maires. Certains prennent l’eau et pompent. D’autres rament… La routine !
Augustin et moi, lorgné du bistrot, tout ce chambard nous dépassait un peu. On a quitté le service, cafardeux et saumâtres. Adieu madras, adieu foulards… Une journée entière aux bossoirs. On manquait de repères. Le boulot est dur et la régate est longue. On s’est confortés à l’office autour d’un quart de rhum. Avec Augustin, on a beau être nulle part, on est souvent ailleurs ! Homme libre, toujours tu chériras l’amer. Tu parles Charles !
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