Voir les Vongoles à Denise
Hier, j'ai été manger des spaghettis aux vongoles chez mon amie Denise. J'aime secrètement Denise. Tout en cuisinant, on écoute les Doors, Lynyrd Skynyrd, Johnny Cash.
Dans un grand wok, elle commence par faire dorer l’ail, une échalote ciselée et le persil dans un fond d’huile d’olive ; elle ajoute quelques tomates concassées, un peu de vin blanc et les vongoles. Au fur et à mesure qu’elles s’ouvrent, on les débarrasse de leurs coquilles et on les réserve avec leur jus dans une assiette creuse. On n’en laisse que quelques-unes entières, pour la décoration.
Elle me sourit. Dans la lumière d’hiver, un tablier noué sur ses hanches, elle paraît plus mince, plus pâle. On boit un verre de Viognier en apéro. Une buée parfumée monte des fourneaux. Mes yeux rencontrent les siens. Que puis-je opposer à son regard ? Dehors, la pluie, oblique entre les immeubles, aiguillonne les rares passants vers des buts improbables. On est si bien ici, tous les deux. La stéréo distille « Riders on the Storm ». Elle est belle, Denise... « Girl ya gotta love your man, take him by the hand, make him understand. » La mélodie fait flotter autour de nous un parfum de douceur et de mélancolie. J’aimerais que ce moment ne s’arrête jamais.
Elle jette les spaghettis dans une casserole d’eau bouillante… beaucoup d’eau. J’aime la voir se soulever sur la pointe des pieds, tendre son buste au-dessus des feux pour délier délicatement les pâtes avec une spatule de bois. J’aime regarder sa nuque, son dos, ses fesses, ses jambes... Et Lynyrd Skynyrd : « Troubles will come and they will pass. Go find a woman and you’ll find love. »
Nous terminons notre verre. Je lui dis qu’un jour il faudrait qu’elle se choisisse un compagnon, je lui dis que les pâtes sont prêtes : al dente. Elle pose sa main sur mon bras, « C’est parfait. » Elle les passe sous l’eau claire pour éliminer l’amidon et les égoutte rapidement, puis elle les verse dans le wok qu’elle remet au feu. Je mets le couvert, deux grandes assiettes blanches ; depuis la platine du salon, les Stones susurrent « Angie ». J’ouvre une bouteille de vin blanc de Vouvray.
Denise fait sauter les pâtes quelques instants. Elle ne parle plus, elle observe les flammes, règle leur intensité, elle surveille le juste degré de cuisson, guettant ce moment crucial qu’il faut savoir attendre patiemment et surtout ne pas dépasser. Alors elle coupe le feu et ajoute un trait d’une bonne huile d’olive. Elle remue encore un peu, puis elle dépose un dôme de pâtes dans nos assiettes, quelques vongoles décortiquées autour. Nous passons à table. Je parsème chaque assiette de persil plat haché à la dernière minute, de grains de fleur de sel au fenouil et de piment d’Espelette tranché très fin…C’est prêt. Nos regards se croisent. À la pendule de mon désir, il est midi.
On mange ; c’est délicieux. On parle de tout et de rien. Je lui demande si elle a entendu parler de ce complot fomenté par des extraterrestres qui auraient pris contact avec la CIA, par l’intermédiaire de John Travolta. Elle secoue la tête négativement. Je lui dis que c’est normal ; quand personne n’est au courant c’est signe qu’il y a complot. C’est comme à chaque fois que les pignons craquent lorsque je passe la seconde de ma 205 GTI. Mon garagiste me dit que c’est l’huile de la boîte, qu’il faudrait en ajouter, mais moi je sais bien que c’est un coup de la CIA. Ça la fait sourire. J’adore voir ses lèvres encore humides du Vouvray s’entrouvrir, découvrir ses dents blanches.
Le repas se termine... Avec une tranche de pain, on se bat pour les dernières gouttes de jus au fond du wok. Nos doigts se frôlent au bout des mouillettes. Je voudrais tant céder à l’inspiration de ma main, saisir la sienne, à tâtons, aller vers le bonheur. Je ne peux pas.
Un café. Un dernier verre de vin sur les papilles tiédies par le café sucré. Dans nos gorges, la mémoire du bonheur... instant fugace. Elle me dit qu’elle a rendez-vous. On s’embrasse sur les joues. On se dit à plus tard. Je ne lui ai rien avoué de mon amour. Comme hier, comme avant hier … Un jour, peut être... Johnny Cash, au seuil de sa vie, chante :
« If I could start again, a million miles away, I would keep myself, I would find a way. »
Moi aussi, si tout était à refaire, je m'y prendrais différemment, je prendrais une autre voie. En attendant, demain, après-demain, j’ai tout loisir de revenir, jour après jour, goûter les vongoles à Denise.